Les castes au Népal : comprendre le système, les lois et la réalité d’aujourd’hui

Par Louis-Simon Roy, qui a vécu au total 8 ans au Népal au cours des 15 dernières années · Informations vérifiées le

En bref

  • Le recensement de 2021 compte 142 castes et groupes ethniques ; les plus nombreux sont les Chhetri (16,45 %) et les Brahmanes des collines (11,29 %).
  • Le Muluki Ain de 1854, sous Jung Bahadur Rana, a codifié une hiérarchie des castes à valeur légale.
  • Le nouveau Muluki Ain de 1963 a supprimé le fondement légal de l’intouchabilité ; une loi de 2011 criminalise la discrimination de caste, y compris dans la sphère privée.
  • La Constitution de 2015 (article 24) interdit l’intouchabilité et en fait une infraction grave ; les Dalits représentent près de 3,9 millions de personnes selon les données de 2021.
  • Pour le voyageur : les étrangers sont considérés comme hors caste ; la cuisine d’une famille de haute caste peut vous rester fermée, sans que ce soit personnel.

Les castes au Népal ne sont plus inscrites dans la loi depuis 1963, mais elles structurent encore une partie de la vie sociale, surtout à la campagne : mariages, repas partagés, accès à certaines maisons. Le pays a hérité d’un système codifié en 1854, l’a démantelé juridiquement par étapes, et punit aujourd’hui la discrimination. Comprendre ce passé aide à lire ce que l’on observe en voyage, sans tomber dans la caricature. Voici l’essentiel, des origines aux règles en vigueur au 14 octobre 2026, et ce que cela change pour vous. Informations vérifiées le 14 octobre 2026.

Castes et groupes ethniques : qui compose le Népal ?

Le recensement national de 2021, publié par l’Office national de la statistique (National Statistics Office), recense 142 castes et groupes ethniques pour une population de 29 164 578 habitants. Il faut distinguer deux grandes familles :

  • les castes issues de la tradition hindoue, organisées selon un ordre de pureté rituelle : Brahmanes (Bahun), Chhetri, Thakuri, et les groupes dalits ;
  • les peuples autochtones (Janajati), comme les Magar, Tamang, Newar, Rai, Gurung, Limbu ou Sherpa, qui ont leurs propres langues et religions et ont été intégrés à la hiérarchie des castes par le code de 1854.
Les huit groupes les plus nombreux (recensement 2021)PopulationPart
Chhetri4 796 99516,45 %
Brahmanes des collines3 292 37311,29 %
Magar2 013 4986,90 %
Tharu1 807 1246,20 %
Tamang1 639 8665,62 %
Bishwokarma (Kami)1 470 0105,04 %
Musulmans1 418 6774,86 %
Newar1 341 3634,60 %

Le recensement de 2021 est aussi celui de la diversité religieuse : 81,19 % d’hindous, environ 8,2 % de bouddhistes et 3,17 % de fidèles de la religion kirat. Pour un panorama de tous les peuples, voyez notre page ethnies du Népal.

Le Muluki Ain de 1854 : une hiérarchie inscrite dans la loi

En 1854, le premier ministre Jung Bahadur Rana promulgue le Muluki Ain, premier code civil documenté du pays. Ancré dans le droit hindou traditionnel, il codifie des pratiques sociales anciennes et classe l’ensemble de la population, y compris les peuples non hindous, en quatre grands niveaux :

  1. les castes « porteuses du cordon sacré » (Brahmanes, Chhetri, Thakuri) ;
  2. les groupes « buveurs d’alcool », c’est-à-dire la plupart des peuples autochtones ;
  3. les castes « impures mais touchables » ;
  4. les castes « intouchables », dont le contact exigeait une purification.

Les peines elles-mêmes variaient selon la caste : les Brahmanes échappaient à la peine capitale, quand les castes les plus basses subissaient les sanctions les plus lourdes. Cette période est détaillée sur notre page consacrée à la dynastie Rana.

Les lois de 1963 et de 2011 : la fin légale de l’intouchabilité

En 1963, sous le régime du Panchayat, un nouveau Muluki Ain proclame l’égalité de tous devant la loi et supprime le fondement juridique de l’intouchabilité. Dans les faits, la pratique a peu changé pendant des décennies : en septembre 2006 encore, des Dalits venus entrer au temple de Shaileshwori, dans le district de Doti (Extrême-Ouest), qui leur était jusque-là interdit, ont été attaqués par une foule et une cinquantaine d’entre eux ont été blessés, selon le Himalayan Times.

Un tournant intervient le 24 mai 2011 avec l’adoption de la loi sur la discrimination fondée sur la caste et l’intouchabilité (infraction et sanction), dite loi de 2068 selon le calendrier népalais. Pour la première fois, elle criminalise l’intouchabilité dans la sphère privée comme dans la sphère publique, réprime l’incitation à la discrimination et alourdit les peines des agents publics fautifs. Une commission nationale des Dalits existe depuis 2002, et une loi lui a été consacrée en 2017.

La Constitution de 2015 et la représentation des Dalits

La Constitution de 2015 consacre son article 24 au droit de ne pas subir l’intouchabilité ni la discrimination. Nul ne peut y être soumis, dans un lieu public ou privé, en raison de son origine, de sa caste, de son ethnie, de sa communauté, de sa profession ou de sa condition physique ; toute propagande de supériorité de caste est interdite, et ces actes sont punissables comme une infraction sociale grave, avec un droit à réparation pour la victime. La Commission nationale des Dalits devient un organe constitutionnel. Pour l’élection à la proportionnelle de la Chambre des représentants, les listes fermées des partis doivent refléter la part de chaque groupe dans la population : pour le scrutin du 5 mars 2026, elles devaient compter 13,44 % de Dalits, d’après les données du recensement de 2021.

La réalité en 2026 : ce qui a changé, ce qui demeure

Le rapport statistique sur les Dalits publié en juin 2025 par l’Office national de la statistique et l’association de femmes dalites FEDO, à partir du recensement de 2021, en compte 3 898 990, soit 13,44 % de la population ; des organisations dalites estiment que le recensement sous-évalue leur nombre. Parmi les groupes dalits les plus nombreux figurent les Bishwokarma (Kami, forgerons traditionnels), les Pariyar (Damai, tailleurs et musiciens) et les Mijar (Sarki, travail du cuir).

En ville, à Katmandou ou à Pokhara, la caste pèse moins sur la vie quotidienne : on partage un repas au restaurant, on travaille ensemble, les mariages mixtes progressent. Dans les campagnes, en particulier dans l’Ouest, les discriminations persistent : refus d’accès à une source ou à un temple, mariages interdits, violences. En mai 2024, Amnesty International a conclu que les autorités ne protégeaient pas suffisamment les Dalits, en particulier les femmes et les filles : plaintes mal accueillies par la police, impunité, et cellules dalits créées depuis 2020 dans les commissariats (86 dans le pays) parfois inopérantes sur le terrain. La caste se lit souvent dans le nom de famille, ce qui explique que le sujet affleure dès les présentations.

Petit lexique pour s’y retrouver

Les mots qui reviennent dans la presse népalaise, chez les guides et dans les conversations ne sont pas toujours clairs pour un voyageur. Voici les principaux :

TermeSens
BahunBrahmane, caste sacerdotale de tradition hindoue
ChhetriCaste de tradition guerrière et administrative, la plus nombreuse du pays
ThakuriCaste rattachée aux anciennes familles régnantes
DalitNom choisi par les anciennes castes dites « intouchables » ; il signifie « opprimé »
Janajati (Adivasi Janajati)Peuples autochtones, avec leurs propres langues et religions : Magar, Tamang, Newar, Gurung, Rai, Limbu, Sherpa, Tharu…
MadhesiPopulations de la plaine du Teraï, proches culturellement du nord de l’Inde
Muluki AinCode civil ; celui de 1854 a fixé la hiérarchie des castes, celui de 1963 l’a abolie en droit
JuthoImpureté de ce qui a touché la bouche, qui règle le partage de la nourriture

Ces catégories se chevauchent : un même patronyme, comme Thapa, peut être porté par des familles chhetri et magar. Au Népal, mieux vaut donc ne rien déduire d’un nom et laisser chacun se présenter. Les peuples autochtones ont chacun leur page : voyez par exemple notre dossier sur le peuple magar, le premier d’entre eux par le nombre.

Ce que le système des castes change pour votre voyage

Pour un voyageur, l’enjeu n’est pas de juger, mais de comprendre ce que l’on observe et d’éviter de mettre ses hôtes dans l’embarras :

  • Vous êtes hors caste : les étrangers sont considérés comme extérieurs au système. Dans l’Ouest rural, des hindous orthodoxes de haute caste peuvent toutefois vous considérer comme « impur » pour certains gestes.
  • La cuisine d’une famille brahmane ou chhetri peut vous rester fermée ; restez sur le seuil, sans insister.
  • La nourriture et l’eau : la règle du jutho (ce qui a touché la bouche est impur) s’ajoute aux règles de caste. Ne partagez ni gourde ni assiette.
  • Les questions : demander la caste de quelqu’un n’est pas impoli en soi, mais commenter ou hiérarchiser l’est. Laissez votre interlocuteur aborder le sujet.
  • En trek : guides et porteurs viennent de groupes variés ; traitez tout le monde de la même façon, partagez la table si l’équipe vous y invite, et rémunérez équitablement selon les salaires minimums fixés par la TAAN (3 100 NPR par jour pour un guide et 2 400 NPR pour un porteur, au 14 octobre 2026).
  • Les temples : certains sanctuaires hindous restent réservés aux hindous, comme le temple principal de Pashupatinath.

Les règles de savoir-vivre sont réunies dans notre guide des coutumes du Népal, et notre page sur le tourisme responsable explique comment voyager de façon équitable.

Où mieux comprendre la société népalaise

Le meilleur moyen reste la rencontre : un séjour chez l’habitant dans un village gurung, magar ou tharu montre une autre facette du pays que celle des castes hindoues. Les grandes fêtes, comme Dashain, réunissent les familles et révèlent les liens d’aînesse et de parenté. Pour replacer tout cela dans la longue durée, lisez notre histoire du Népal et notre page sur l’hindouisme. Tous nos dossiers sont réunis sur la page pilier voyage au Népal.

Questions fréquentes

Le système des castes existe-t-il encore au Népal ?

Il n’a plus de valeur légale depuis le nouveau Muluki Ain de 1963, et la discrimination est punie par une loi de 2011 et par la Constitution de 2015. Il continue pourtant d’influencer les mariages et les relations sociales, surtout à la campagne.

Quelle est la caste la plus nombreuse au Népal ?

Les Chhetri, avec 4 796 995 personnes, soit 16,45 % de la population au recensement de 2021, devant les Brahmanes des collines (11,29 %).

Combien y a-t-il de Dalits au Népal ?

Les données du recensement de 2021 publiées en juin 2025 en comptent 3 898 990, soit 13,44 % de la population ; des organisations dalites estiment ce chiffre sous-évalué.

Qu’est-ce que le Muluki Ain ?

C’est le code civil promulgué en 1854 par Jung Bahadur Rana, qui a fixé par la loi une hiérarchie des castes. Un nouveau Muluki Ain a supprimé en 1963 le fondement légal de l’intouchabilité.

Les touristes appartiennent-ils à une caste au Népal ?

Non : les étrangers sont considérés comme hors caste. Dans des familles hindoues orthodoxes, l’accès à la cuisine peut néanmoins leur être refusé.

Que dit la Constitution du Népal sur les castes ?

L’article 24 de la Constitution de 2015 interdit toute intouchabilité ou discrimination fondée sur la caste, en public comme en privé, et en fait une infraction sociale grave ouvrant droit à réparation.

Vous préparez un voyage au Népal ? Retrouvez toutes nos réponses dans le guide complet, ou partez avec un petit groupe francophone accompagné par Louis-Simon Roy, du 3 au 23 novembre 2027.

Je découvre le voyage guidé Le guide complet du Népal

Sources consultées