Les Thakali, marchands de la vallée du Kali Gandaki

Par Louis-Simon Roy, qui a vécu au total 8 ans au Népal au cours des 15 dernières années · Informations vérifiées le

En bref

  • Les Thakali sont un petit peuple de langue tibéto-birmane originaire de la Thak Khola, la haute vallée du Kali Gandaki, dans le district de Mustang.
  • Le recensement de 2021 en compte un peu plus de 11 700, contre 13 215 en 2011 : un petit groupe, mais l’un des plus connus du pays.
  • Leur fortune vient du commerce du sel tibétain, qu’ils ont dominé sous le régime des Rana ; la fermeture de la frontière par la Chine en 1962 y a presque mis fin.
  • Leur religion mêle bouddhisme tibétain, hindouisme et rites chamaniques ; leur grande fête, le Lha Phewa, revient tous les douze ans.
  • Pour le voyageur : Tukuche, Marpha et Kobang sur la route de Jomsom, et le thakali khana set, servi partout au Népal.

Les Thakali sont le peuple qui a fait la richesse de la vallée du Kali Gandaki. Pendant près d’un siècle, leurs caravanes ont tenu le commerce du sel entre le Tibet et les collines du Népal, et leurs maisons de pierre aux toits plats jalonnent encore la route de Jomsom. Aujourd’hui, leur nom est surtout connu des voyageurs grâce au thakali khana set, le plateau de riz et de lentilles servi dans tout le pays. Voici qui ils sont, d’où ils viennent et comment les rencontrer pendant votre voyage. Informations vérifiées le 14 octobre 2026.

Qui sont les Thakali ?

Les Thakali habitent traditionnellement la Thak Khola (ou Thak Satsae), la portion de la vallée du Kali Gandaki située dans le sud du district de Mustang, dans la province de Gandaki. Cette vallée forme une zone de transition entre le plateau tibétain, pastoral et bouddhiste, et les collines du sud, agricoles et hindoues. Leur langue, le thakali, appartient à la famille tibéto-birmane et se rattache au même groupe que le gurung et le tamang ; presque tous parlent aussi le népali.

Le recensement national de 2021 dénombre un peu plus de 11 700 Thakali (11 741 ou 11 743 selon les tableaux qui reprennent ses résultats), contre 13 215 en 2011. Le Bureau central des statistiques, devenu le National Statistics Office, les classe parmi les janajati, les nationalités autochtones des montagnes et des collines. Beaucoup vivent désormais hors du Mustang, à Pokhara, à Katmandou ou à l’étranger : ne vous étonnez pas si votre hôte d’un lodge de la vallée passe l’hiver en ville.

Plusieurs communautés se disent thakali, même si le recensement les distingue parfois :

  • les Thakali de la Thak Khola proprement dite (Tukuche, Kobang, Larjung et les villages voisins), organisés en quatre clans : Sherchan, Tulachan, Bhattachan et Gauchan ;
  • les habitants de Marpha, dits Marphali ;
  • les villages de Thini, Syang et Chimang, près de Jomsom.

Pour situer les Thakali parmi la centaine de groupes du pays, lisez notre page ethnies du Népal.

L’âge d’or du commerce du sel

La vallée du Kali Gandaki est l’un des grands couloirs naturels entre le Tibet et l’Inde. Pendant des siècles, on y a échangé du sel gemme, de la laine et des bêtes du plateau contre du riz, des céréales, du tissu et des ustensiles venus du sud. Les Thakali, installés au milieu de cette route, en ont fait leur métier.

Leur ascension politique date du milieu du XIXe siècle. Pendant la guerre entre le Népal et le Tibet de 1855-1856, les Thakali de la Thak Khola ont ravitaillé, guidé et renseigné les troupes népalaises ; un chef thakali qui avait aidé le régime des Rana obtint ensuite le titre héréditaire de subba, la magistrature de la haute vallée et le droit d’importer le sel gemme tibétain. En 1862, le Premier ministre Jang Bahadur Rana instaura un monopole du sel dans la Thak Khola : la perception des douanes et le commerce du sel étaient attribués tous les trois ans au plus offrant, qui recevait le titre de subba. Tukuche, où résidaient les subbas thakali, devint le principal centre de commerce de la vallée, et ses familles marchandes y bâtirent de grandes maisons à cour intérieure. Le monopole fut officiellement aboli en 1927.

Cet âge d’or s’est éteint en deux temps. Le sel indien, moins cher, a fait chuter les prix après 1950-1951, puis les événements de 1959 au Tibet et la fermeture de la frontière par la Chine en 1962 ont presque mis fin au commerce traditionnel. Beaucoup de marchands thakali sont alors partis vers le sud, où ils sont devenus commerçants, hôteliers, enseignants ou médecins. Cette reconversion explique leur réputation d’entrepreneurs, et la présence de restaurants thakali dans toutes les villes du pays.

Une société d’entraide : le dhikur

Les ethnologues qui ont étudié les Thakali insistent sur une institution financière originale, le dhikur. Il s’agit d’une caisse de crédit tournante : chaque membre verse régulièrement une somme, et la cagnotte revient à tour de rôle à l’un des participants. Ce système, né dans le monde marchand de la Thak Khola, a permis de financer des caravanes puis des commerces. Il a évolué en ville, où d’autres groupes s’y sont joints. Pour le voyageur, c’est un bon sujet de conversation avec un hôte thakali : la plupart des familles ont une histoire de dhikur à raconter.

Religion et fêtes : bouddhisme, hindouisme et chamanes

La religion thakali est un mélange caractéristique des hautes vallées. On y trouve le bouddhisme tibétain, avec ses gompas et ses lamas, l’hindouisme, dont l’influence s’est renforcée au XXe siècle, et une tradition chamanique ancienne. Le prêtre-chamane, appelé dhom, soigne, conseille et préside certains rites. Si le sujet vous intéresse, lisez notre page sur le chamanisme au Népal.

La grande fête du peuple thakali est le Lha Phewa, une fête cyclique célébrée tous les douze ans. Dans la région de Kobang, les divinités protectrices des quatre clans y sont exposées ensemble, ce qui n’arrive à aucun autre moment. Les dates des prochaines éditions ne sont pas publiées par une source officielle que nous ayons pu consulter : si vous souhaitez y assister, renseignez-vous auprès des associations thakali de Pokhara ou de Jomsom.

Les Thakali célèbrent aussi les fêtes nationales comme le Dashain et le Tihar, ainsi que des rites liés aux ancêtres. Pour comprendre l’arrière-plan religieux de la vallée, voyez aussi nos pages sur le bouddhisme et l’hindouisme.

La cuisine thakali et le thakali khana set

La cuisine est sans doute l’héritage thakali le plus visible pour le voyageur. Le thakali khana set est un plateau complet : riz, dal, légumes verts sautés, haricots noirs, achar (condiments pimentés) et, selon les restaurants, viande ou poisson. Les restaurants qui lui sont consacrés se sont multipliés à Katmandou, à Pokhara et dans les autres villes, au point que des professionnels réclamaient en 2022, selon Onlinekhabar, une standardisation des recettes, voire une licence, pour protéger sa réputation. Conséquence pratique : la qualité varie beaucoup d’une adresse à l’autre, et le plateau le plus authentique reste celui qu’on vous sert dans une maison de la Thak Khola.

Ironie de l’histoire : le riz ne pousse presque pas dans le Mustang, région sèche où l’on cultive plutôt le sarrasin, l’orge, le millet et la pomme de terre. Dans les villages de la Thak Khola, vous goûterez donc aussi le dhindo, une pâte épaisse de farine de sarrasin ou de millet. Selon Onlinekhabar, le plateau d’autrefois n’était relevé que de cumin et de poivre en poudre, et des herbes comme le timur, le poivre de montagne népalais, ont disparu des cuisines commerciales : demandez-le dans les villages.

Marpha, village thakali de la vallée, est par ailleurs surnommé la capitale de la pomme du Népal. Une station agricole publique, installée il y a plus d’un demi-siècle, y a introduit des variétés de pommiers, et plusieurs distilleries y produisent une eau-de-vie de pomme et d’abricot, autour de 42 % d’alcool selon le Kathmandu Post. La récolte des pommes a lieu en octobre, celle des abricots en août. Tous les détails sont sur notre page cuisine thakali.

Où rencontrer les Thakali pendant votre voyage

La meilleure façon de découvrir la culture thakali est de remonter la vallée du Kali Gandaki entre Ghasa et Jomsom, à pied, en jeep ou en combinant les deux. La route relie aujourd’hui Pokhara à Jomsom par Beni, et des vols courts relient Pokhara à Jomsom par beau temps.

VillageCe qu’on y voitPour qui
Lete et GhasaVillages du sud de la Thak Khola, forêts et vues sur le DhaulagiriRandonneurs qui montent depuis Tatopani
Kobang et LarjungCœur historique des quatre clans, lieu du Lha PhewaCurieux d’histoire et d’ethnologie
TukucheAncien centre du commerce du sel, grandes maisons de marchandsAmateurs d’architecture, étape calme
MarphaRuelles dallées, maisons blanchies, vergers et distilleries, monastèreTous les voyageurs ; idéal en automne
Jomsom et ThiniChef-lieu du district, aéroport, villages anciens alentourPoint de départ vers Kagbeni et Muktinath

Pour organiser l’itinéraire, consultez nos pages Marpha, trek de Jomsom et du Bas-Mustang et Jomsom et Muktinath. La vallée se trouve dans l’aire de conservation de l’Annapurna : le permis ACAP (3 000 NPR au 14 octobre 2026) est exigé, et un guide licencié avec carte TIMS est obligatoire pour les trekkeurs étrangers (voir notre page permis ACAP).

Quand y aller et comment se comporter

La haute vallée du Kali Gandaki est en partie abritée de la mousson, mais la route d’accès depuis Beni reste exposée aux glissements de terrain pendant la saison des pluies, qui s’étend normalement de mi-juin à début octobre. L’automne (octobre-novembre) et le printemps (mars à mai) sont les périodes les plus agréables. Prévoyez du vent : il souffle fort dans la vallée l’après-midi, surtout entre Marpha et Jomsom.

Quelques réflexes pour une rencontre réussie :

  • Dormez et mangez chez l’habitant : de nombreuses familles thakali tiennent des lodges ; c’est la meilleure façon d’échanger.
  • Respectez les lieux de culte : contournez les chortens et les murs de pierres gravées en les gardant à votre droite, et demandez avant de photographier un autel ou un rituel.
  • Goûtez local : demandez du dhindo, du sarrasin ou les produits de la pomme plutôt que le menu touristique standard.
  • Buvez avec modération : l’eau-de-vie de Marpha est forte, et l’alcool aggrave le mal des montagnes si vous montez ensuite vers Muktinath.
  • Payez en liquide : retirez à Pokhara ou à Beni ; les distributeurs sont rares dans la vallée.

Ce que ça change pour votre voyage

Comprendre l’histoire thakali transforme la route de Jomsom : ce que vous preniez pour de simples villages-étapes sont les anciens comptoirs d’une route commerciale transhimalayenne. Prenez le temps d’une nuit à Tukuche ou à Marpha plutôt que de traverser la vallée d’une traite en jeep, et terminez votre voyage par un thakali khana set à Pokhara pour mesurer le chemin parcouru par cette cuisine. Pour situer la vallée dans un itinéraire plus large, notre page pilier voyage au Népal réunit tous nos dossiers, et notre page sur les gorges de la Kali Gandaki décrit le paysage que les caravanes traversaient.

Questions fréquentes

Qui sont les Thakali ?

Les Thakali sont un peuple de langue tibéto-birmane originaire de la Thak Khola, dans la haute vallée du Kali Gandaki (district de Mustang). Le recensement de 2021 en compte un peu plus de 11 700.

D’où vient la richesse des Thakali ?

Du commerce du sel entre le Tibet et le Népal : après la guerre de 1855-1856, un chef thakali obtint le titre de subba et le droit d’importer le sel tibétain, puis les subbas tinrent le monopole du sel de 1862 à 1927. Ce commerce a décliné après 1950 et presque disparu avec la fermeture de la frontière en 1962.

Qu’est-ce que le thakali khana set ?

C’est un plateau complet de riz, dal, légumes, haricots noirs et achar, popularisé par les restaurants thakali de Pokhara et Katmandou. Dans le Mustang, on mange aussi du dhindo de sarrasin ou de millet.

Où voir des villages thakali ?

Sur la route de Jomsom : Lete, Kobang, Tukuche, Marpha et les villages autour de Jomsom. Il faut le permis ACAP et, pour les trekkeurs étrangers, un guide licencié.

Quelle est la religion des Thakali ?

Un mélange de bouddhisme tibétain, d’hindouisme et de rites chamaniques conduits par un prêtre appelé dhom. Leur grande fête, le Lha Phewa, a lieu tous les douze ans.

Quand visiter la vallée des Thakali ?

En automne (octobre-novembre) ou au printemps (mars à mai). Pendant la mousson, de mi-juin à début octobre, la route depuis Beni est exposée aux glissements de terrain.

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Sources consultées